Vertically Challenged Ou Le complexe de la taupe1

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Antione Traisnel
Lille 3 University

PS:

I seemed every night to descend, not metaphorically, but literally to descend, into chasms and sunless abysses, depths below depths, from which it seemed hopeless that I could ever reascend. … This I do not dwell upon; because the state of gloom which attended these gorgeous spectacles, amounting at last to utter darkness, as of some suicidal despondency, cannot be approached by words.

Thomas De Quincey

Toute tentative de conceptualisation de l’underground se doit d’accepter l’axiome définitoire qui suit, faute de quoi le concepteur s’expose à parler pour ne rien dire :

On ne peut se revendiquer underground qu’à la condition nécessaire d’avoir une voix qui ne porte pas.

Imaginez l’underground vantant ses vertus à la criée.

Sur la place du marché noir.

Ou encore :

La reconnaissance de l’underground est fatalement posthume.

Qui dit reconnaissance dit autopsie dit exhumation.

Cette molaire appartient à X, disparu depuis 2000 ans.

Il est mort.

La mort est, paradoxalement, la seule preuve irréfutable de son existence.

C’est la tragédie de l’underground, qu’on ne peut voir que mort.

Ou encore :

L’avènement de l’underground ne se verra pas avaliser par l’Université, le Gouvernement ou l’Eglise.

Du moins pas de son vivant.

L’underground est toujours dans l’angle mort des institutions.

Orphée pourrait en témoigner.

Le mépris du ground est la condition nécessaire à l’existence de l’underground. Inversement, le mépris de l’underground légitime l’existence du ground.

Il n’y pas de mot pour désigner le ground.

Est underground ce qui travaille au-deçà. L’underground est fondamentalement subalterne : il occupe une position inférieure (sub) et sert à personnifier l’Autre (alter), à représenter l’Absent.

L’underground est une taupe, qui ronge le socle de l’édifice culturel, politique, cultuel.

C’est une comparaison.

Une taupe ne ronge pas le socle d’un édifice. Elle use de ses membres antérieurs pour s’y frayer un tunnel ou y creuser un puits. Occasionnellement, ses incisives lui permettent de venir à bout d’une brindille gênante. Le plus souvent, elle contourne l’obstacle. Ses pattes sont démesurées, renforcées par un os falciforme. De toutes les bestioles de la création, et ce malgré une parfaite symétrie axiale, la taupe n’est pas la plus harmonieuse. Ceci dit, les animaux chtoniens sont moins à cheval sur l’esthétique que ceux qui foulent la surface de la Terre. Peut-être n’est-ce pas un hasard. Trop de quolibets auront forcé la taupe à s’enfouir à toutes pattes. Pour ne rien arranger, ses yeux sont minuscules. Si Darwin ne s’est pas trompé, avec un peu de chance, dans quelques années, la Nature l’aura débarrassée de ces attributs inutiles. Les pavillons de ses oreilles ont déjà été sacrifiés sur l’autel de l’humodynamisme. Le physique de la taupe est tellement conditionné par son activité souterraine qu’il en est, au fil des siècles, devenu presque impossible d’en discerner la tête du fondement.

Mais nous nous égarons. Reprenons le fil de notre comparaison.

L’underground n’est-il pas, justement, le fondement infondé sans lequel le ground n’aurait aucune assise ?

Comme la taupe, l’underground est myope (ou, du moins, ne se laisse pas bêtement séduire par un rayon de soleil et sait apprécier la beauté des ombres portées par les parois de la grotte) et possède un odorat exacerbé (c’est le propre de l’avant-garde que de pressentir le changement), des pattes de géant qui l’empêchent de marcher.

Voilà que j’invoque Baudelaire.

Je me rends compte qu’un artiste underground digne de ce nom ne s’abaisserait jamais à faire référence si évidente à Baudelaire. Ou alors, juste pour brouiller les pistes. Désauratiser l’œuvre d’Art. Benjamin dirait miner le sortilège des lointains.

C’est le propre de l’underground que d’ébranler les conventions textuelles par la formation de correspondances inédites, tout comme les galeries taupines, trahies çà et là en surface par quelques cicatrices disgracieuses, font se connecter des lieux improbables, utopiques.

Je personnifie l’underground par commodité. Tout comme je l’ai plus haut par commodité identifié à l’avant-garde.

Disons, pour être plus précis, que je l’incarne. Je lui prête les traits d’une taupe.

Il nous faut bien un élément de comparaison.

Toute description est en un sens analogique.

Pour Thomas Pynchon, par exemple, une boîte aux lettres ne diffère d’une poubelle qu’en ce que les usages qu’on en fait sont différents. Belle tautologie, en apparence. Un centre de tri postal underground comme Trystero n’est pas, en ce sens, dissemblable à un centre de tri sélectif. Une lettre underground n’a pas de destinataire pour la simple raison qu’il est impossible de la poster.

Et qu’elle n’a pas d’auteur. Du moins qu’on puisse reconnaître comme tel.

En parlant d’auteur, Baudelaire aurait-il été underground, s’il avait eu le choix ?

A partir de combien d’exemplaires vendus passe-t-on à l’ennemi ? A partir de combien d’exemplaires brûlés devient-on underground ?

Le simple fait d’arpenter les galeries marchandes ou d’art ou de s’échapper des réseaux suburbains signe-t-il l’arrêt de mort de l’underground ? Est-il condamné, telle la taupe confinée en son boyau, à sillonner les canaux des samizdats ?

La fois dernière, je me suis entendu dire : j’adore Baudelaire. Je parlais à quelqu’un dont on pouvait aisément supposer qu’il adorait Baudelaire (ou du moins qu’il l’aurait, eût-il été dans une situation semblable à la mienne, dit à quelqu’un comme lui).

Au fond, je ne connais pas grand-chose à Baudelaire.

Honnêtement.

Au bac, à l’oral, je suis tombée sur un poème de Baudelaire (« Le Cygne ») et j’ai eu 13. C’est honorable, mais bon.

Il paraît que le bac est surévalué.

Je me rends soudain compte que plus je me défendrai de connaître Baudelaire, plus les chercheurs se penchant sous mon œuvre s’évertueront à y excaver quelque relique de celle du poète.

Il faut toujours aux chercheurs que le texte, bien qu’à son corps défendant, ait un fond.

L’underground ne connaît pas l’intertexte.

Je les vois déjà pianoter « Le Cygne » sur Google. Je les vois déjà s’extasier : le cygne, c’est le signe, une réflexion sur la validité du postulat structuraliste.

L’underground est fondamentalement hypertextuel.

En citant Baudelaire, Trentoni explicite sa stratégie poétique. L’intertexte fait surface et témoigne de la différance à l’œuvre dans l’œuvre. A l’instar de Baudelaire, Trentoni marie trivial et solennel diront-ils. La lecture des Paradis Artificiels aura été un moment décisif dans sa vie d’écrivain écrira mon biographe. Quand elle était scoute, son totem était la taupe. Sa grand-mère paternelle, incidemment son homonyme, travaillait dans le charbon. Son enfance passée à courir les terrils du Nord de la France aura largement influencé sa carrière d’écrivaine.

J’adore le futur antérieur. C’est un temps propice à l’avant-garde.

Je plaisantais.

Mon totem n’était pas la taupe.

J’étais une grue.

Si on peut plus plaisanter.

L’underground sait plaisanter.

Saurait plaisanter.

S’il avait jamais existé.

Aurait su plaisanter.

En vérité, l’underground n’est jamais.

Du moins, jamais en même temps que le ground.

En vérité.

L’underground ne se conjugue qu’au passé composé.

L’underground, c’est la projection phantasmatique du Mal qui ronge le système culturel, politique ou cultuel.

Bien sûr, depuis que l’antéchrist est revenu à la mode, le Mal a la cote.

Mais, ne nous y trompons pas, l’antéchrist n’est que la version autorisée du Mal. Tout comme JC n’est que la version autorisée du bien.

C’est le préfixe qui m’a mise sur la voie de la supercherie.

Under.

Comme s’il y avait deux mondes.

En vérité, tout se passe dans le même temps.

Croyez-vous que les taupes creusent quand vous ne les regardez pas ? La plus belle des ruses de la taupe est de vous persuader qu’elle n’existe pas.

Les taupes se cachent pour vivre. class=MsoFootnoteReference>2

La taupe fait carrière dans l’art de la dissimulation.

La taupe n’est ni pudique ni timide. Elle est complexée. C’est pour ça qu’elle construit de petits tumulus.

Chaque tumulus est un tombeau où occulter ses complexes (pour l’animal hypogée, le creux est pour nous autres protubérance).

L’ironie, c’est que ce que la taupe pense abstraire de son monde trahit pour nous sa présence.

Tout ça n’arriverait pas si elle creusait scrupuleusement à l’horizontale.

Ceci dit, la terre étant ronde, on pourrait redouter que la taupe ne la perce de part en part comme une aiguille à tricoter une orange.

C’est une comparaison.

En fait, l’horizon n’est pas rectiligne (sauf, bien sûr, pour les membres de la Flat Earth Society).

Pour les partisans d’un monde sphérique, il faut préciser que l’horizon n’est pas une droite mais une géodésique. Que les géodésiques qui traînent à la surface de la terre se rencontrent aux pôles ne choque aucunement les mathématiciens. Celles qui errent six pieds sous terre n’ont donc aucune raison de se rappeler à notre souvenir.

Si la taupe était moins euclidienne, elle saurait se tenir à égale distance de la croûte terrestre et nous n’aurions pas tant de problèmes de cohabitation.

Chacun sa tranche de Terre.

Ceci dit, nous n’avons pas de leçon à lui donner. Il n’est pas impossible que ce soit nous qui ayons commencé à empiéter sur ses plates-bandes.

Cette manie d’enterrer nos morts.

Voyez Antigone ! Ou Mathilde de la Mole inhumant la tête fraîchement chue de Julien !

Ce ne sont que des exemples. Je n’ai, de Sophocle et Stendhal, qu’une connaissance superficielle.

Le problème, c’est que nous pensons trop vertical.

Prenez le sujet anglo-saxon :

I

I est condamné à la verticalité.

On dit l’empirisme anglo-saxon et la métaphysique continentale.

En vérité, avec un tel pronom, I, le sujet anglo-saxon a la marge de manœuvre d’un yoyo – soit, tout de même, deux fois celle du sujet hispanique.

Ce n’est pas Roberto Juarroz qui me contredira.

Sylvia Plath aussi le dit : I is vertical.

Enfin, elle dit I am vertical. Mais elle ajoute But I would rather be horizontal.

Une lettre isolée ne peut pas prétendre à beaucoup d’horizontalité. Alors un I, pensez.

Ceci dit, l’alphabet latin n’offre pas d’alternative vraiment intéressante.

Le T, peut-être.

Tout sauf l’O, trop sujet, comme la Marquise éponyme, à spéculation. L’O du ventre fécond, de l’éternel retour, des parenthèses évidées, le zéro, la bouche, l’anus, Dieu, l’oméga, l’origine, le cercle vicieux.

Si l’on en croit Juarroz, absolument isolé, un O n’existerait même pas. Il en sait quelque chose, lui que Peron mit au ban.

Mais pourquoi, pourquoi ce recours à la transcendance, même bien entendu sans théologie ? Ne peut-on se résoudre à embrasser un langage algébrique ?

L’algèbre est la science de la comparaison.

Le mieux serait de se soustraire à la logique alphabétique pour ne conserver que le silence horizontal des signes diacritiques.

L’alphabet arabe est sans doute un peu moins prétentieux, plus linéaire.

Je dis ça mais, en vérité, je n’y connais rien.

C’est juste un sentiment.

Et puis on a vu que la linéarité ne garantissait en rien un renoncement à la métaphysique.

La taupe, plus terre à terre, ne renonce jamais, elle, à s’accorder quelques vers.

Son régime alimentaire est principalement constitué de lombrics qu’elle déniche à l’aide de son organe d’Eimer.

On imagine naïvement que la taupe croise les vers qui composent son repas au hasard des tunnels qu’ils creusent respectivement.

Eh bien non.

La taupe est un prédateur. Mieux, un antidateur. Toujours-déjà tapie, à l’affût.

De même, il serait fâcheux de croire qu’une Providence bienveillante ou un instinct naturel prennent entièrement à leur charge la survie de l’espèce.

La taupe désire et sait se faire désirer.

On a trop tendance à faire du désir charnel le propre de l’homme et du bonobo. La taupe, sans être la plus libertine des créatures, sait s’amuser. Autrefois, quoiqu’en dise la Bible, la taupe était un animal hautement moral. Forniquer se devait de rimer avec procréer. Mais hélas, la Nature n’a pas laissé à la taupe le luxe de la pudibonderie. Son physique d’étui à lunettes, l’arrondi de son arrière-train et sa brachycéphalie l’ont faite sodomite malgré elle. C’est qu’il est difficile, au fond d’un sombre terrier, de distinguer, nous l’avons déjà dit, l’avant de l’arrière. Alors imaginez, le dessus du dessous… Rappelons que certains étymologistes peu regardants n’ont pas hésité à associer la taupe au tapin (rapport aux activités interlopes) ou à noter qu’en taupe « pute » est crypté.

Je m’aperçois soudain que le fil de la comparaison commencée plus haut s’est gravement distendu.

Soyons dialectiques :

1) L’underground, comme la taupe, affirme ne pas avoir besoin de l’assentiment de la majorité visible et voyante pour vivre.

2) Or, si la sécession était réellement consommée, nos jardins ne seraient pas, tels des champs de mines, défigurés par ces grotesques pyramides.

1ère thèse : l’underground et la taupe partagent, même s’ils refusent de l’admettre, un désir morbide de reconnaissance qu’attestent les traces de leurs passages. Reconnaissance avec la triple signification de a) connaissance de l’autre comme identique à nous-mêmes, et par conséquent b) aveu de notre finitude comme reconnaissance de celle d’autrui voire pourquoi pas c) gratitude de retrouver un lien avec ce qu’on croyait nous être absolument étranger.

Ou, pour le formuler différemment :

1) La taupe, comme l’underground, forte de sa myopie, se targue d’être insensible aux belles illusions d’optique, mue par des sens concrets tels que l’odorat ou le toucher.

2) Or, la simple revendication d’une plus grande proximité avec le réel est en réalité fondée sur le postulat d’un primat du corps sur l’esprit auquel d’aucuns ne sauraient souscrire sans sourciller.

2ème thèse : la taupe et l’underground ont en commun de chercher ce qui se trouve en deçà du beau, du juste et du bien mais ne voient pas, myopes qu’ils sont, qu’ils travaillent à la solde des instances qu’ils souhaitent déstabiliser. C’est le syndrome de l’espion, qui passé à l’ennemi continue de travailler pour l’Union.

Cette enquête de terrain aura, je le pense, eu le mérite d’ouvrir le débat sur une notion dont on mésestime les implications.

Les lacunes conceptuelles en ce domaine rendaient impérieuse l’évocation de ce sujet.

Il serait agréable que résonne aujourd’hui la bonne nouvelle : l’underground n’est pas mort, vive l’underground.

Mais il nous appartient d’autant moins de tout dire sur le parallèle saisissant que nous avons mis en évidence que le cas parle de lui-même.

Rarement objet aura été aussi proche de son corrélat théorique.

En guise de conclusion, nous aurions justement aimé passer la parole à notre objet.

Nous vous demanderons de faire silence car la taupe a une petite voix.

Nous nous penchons vers elle mais aucun son ne nous parvient.

Serait-elle muette ?

Nous voyons pourtant ses babines rosées s’agiter mais, rien…

Serions-nous sourds ?

Nous nous penchons un peu plus. Un doute nous assaille.

Sont-ce bien ses babines ?

Ah !

Ça y est !

Son petit corps s’émeut et se tortille.

Un son, caverneux, s’échappe de ses entrailles.

Il s’agit moins d’un son que d’un souffle inarticulé et capiteux, qui affecte moins notre raison que nos sens.

Mais, voyez ! ô, transsubstantiation grandiose, ô alchimie admirable, le verbe se fait matière !

Voyez ! Sa bouche ronde, o, obscure et froncée accouche d’un petit caillou, précieux spécimen sacrémentiel, récompense à tous nos efforts, réponse à toutes nos questions !

O

1 Ana-Lise Trentoni est l’auteur putatif de douze volumes de poésie qu’elle a scrupuleusement brûlés avant leur publication. Elle n’a à ce jour gagné aucun prix et ne s’est vue remettre aucune distinction honorifique pour son œuvre. Il semblerait que Trentoni, bien que d’extraction italienne, ait passé son enfance dans le Nord de la France. J’ai eu la chance, un jour que je promenais mon chien dans le jardin botanique de Lille, de tomber sur le présent texte accompagné d’une petite note biographique en grande partie effacée par les intempéries1a. L’opiniâtreté manifestée par mon chien de rester sourd à mes appels me contraignit à enjamber le grillage d’une pelouse pour comprendre ce qui justifiait qu’il creuse le parterre de tulipes avec une telle frénésie. C’est en finissant le travail qu’il avait entamé que j’ai pu exhumer le petit paquet contenant ce texte que j’ai pris la liberté, afin d’éviter qu’il ne reste lettre morte, de traduire en français.

1a Par chance, la note biographique servait d’emballage
au reste du texte qui n’a, à quelques exceptions près, subi aucun
dommage, si ce n’est ceux, inévitables, occasionnés par ma traduction.

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